Mauritania UNDERGROUND

L’Empire contre-attaque : La France encense la Colonisation

 

11/04/2005

Sommet colonostalgique.

Le 23 février 2005 une loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés est promulguée, incluant en son sein une disposition particulièrement scélérate, nostalgique de l’empire colonial, imposant l’enseignement univoque du rôle positif de l’impérialisme français. Il est fort instructif de noter que cette relecture révisionniste inédite parce que légalisée et pas seulement légitimée idéologiquement, n’a suscité aucun remous politique de quelque camps d’humanistes estampillés que ce soit. C’est l’union sacrée autour de l’Empire, passé miteux, fantasme de supériorité, décivilisation et fragilisation de la cité multiculturelle.

Cette loi votée le 23 février 2005 concernait, suivant l’intitulé de son article 1er la « reconnaissance de l’œuvre de la France outre-mer ». Elle dispose que :

« La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française.

Elle reconnaît les souffrances éprouvées et les sacrifices endurés par les rapatriés, les anciens membres des formations supplétives et assimilés, les disparus et les victimes civiles et militaires des événements liés au processus d’indépendance de ces anciens départements et territoires et leur rend, ainsi qu’à leurs familles, solennellement hommage ».

Le législateur rend explicitement hommage aux rapatriés, combattants autochtones ou non de souche de l’armée coloniale française en Algérie et en Afrique du Nord plus globalement. L’essentiel de la loi porte sur divers traitements des Harkis, leur prise en charge par l’Etat et la création d’une fondation dédiée à « la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie ».

Sur une si belle lancée, partie dans un mea culpa mémoriel en direction des Français d’origine nord-africaine à quelques mois d’une échéance référendaire, la représentation nationale, dans sa grande et sage mansuétude n’aurait pas pu se rappeler au souvenir d’autres problématiques de mémoire.

La mémoire froissée, piétinée, bafouée de millions de Français, coupablement mélanodermes qui eux aussi n’ont de cesse de voir la conservation des archives et documents liés à l’histoire négrière regroupée en une unité cohérente bénéficiant du concours de l’Etat, à égal traitement avec tous les autres enfants de la république. Serait-ce trop demander à l’énarchie, ou alors le statut de bien meuble par trop chaud dans l’esprit des héritiers de tous les patrimoines n’est pas encore compatible avec une considération bassement citoyenne du tout venant individu, fut-il d’ascendance africaine directe ou indirecte, rebut des vagues de l’esclavage.

Toujours est-il que l’article 4 de la loi est d’un genre que peu envieront à « la classe politique la plus intelligente au monde » ainsi que se pâment régulièrement d’autosatisfaction les politologues et sondeurs-commerçants des sphères décisionnelles. Il est même à parier que cet article sera une référence de révisionnisme légal, de bâillonnement et de censure de l’activité intellectuelle, de recherche, d’enseignement de l’histoire. Il dit ceci :

« Les programmes de recherche universitaire accordent à l’histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu’elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.

La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l’étranger est encouragée. »

Cette disposition est entrain de susciter une vive polémique et a été suivie d’un appel émis par des historiens reconnus exigeant l’abrogation d’urgence de la dite loi*. Ils contestent l’incidence d’une loi portant principalement sur le statut, la reconnaissance des combattants colonisés pro-français et rapatriés, sur l’exercice du métier d’historien, de pédagogue, de chercheur, en relation avec une éthique professionnelle interdisant de plier devant une histoire officielle typique des totalitarismes et régimes monolithiques.

Il n’échappera à personne que les dociles ex-colonies n’ont pas protesté contre la juridisation d’une réécriture chosifiante de leur histoire par l’ancien envahisseur, à l’heure où des pays indépendants comme la Chine manifestent vigoureusement contre le révisionnisme du Japon à propos de son passé colonial en Asie...

La possibilité d’une telle loi, sur le Rôle Positif de la Colonisation et de ses acteurs est un marqueur temporel inespéré dans l’appréciation du rythme, et de la profondeur d’une réelle renonciation aux desseins de prédation, d’expropriation, de possession totale de l’Autre. Le silence qui a entouré la promulgation de l’expression apoplectique d’une incontrôlable nostalgérie [colonostalgie plus généralement], renseigne sur la face immergée du fantasme toujours tenace de la pompafrique et de la vision figée d’une humanité ontologiquement inachevée ; pour peu qu’il s’agisse d’Anciens colonisés, pis d’Arabes, de Noirs.

L’article 4 transforme les mauvais sentiments, l’option ou la routine révisionniste, raciste, le bricolage historien, le fond impérialiste dans lequel tout européen normalement socialisé dans sa culture baigne à son insu, en impératif juridique ! Le négationnisme cesse d’être une possibilité ou une voix d’entêtement dont les auteurs trublions intellectuels ne doutent pas de l’issue. Il devient la loi. La mémoire-histoire [cf. Claude Liazu, voir notes] officielle, imposée. La primauté de l’image civilisatrice de soi, la démission devant les désordres psychiques collectifs internes amenés par les pulsions de domination et la volonté de puissance, rajoutés au nanisme politique inspirant quelques additions électoralistes, ont fait revenir une nation devenue multiculturelle deux siècles en arrière. A l’époque où la diversité ethnique ne s’était pas ancrée dans l’irréversible démographie républicaine, dans son tissu humain enchevêtré, indémaillable, dans son être-au-monde moderne...

Il serait irrévérencieux de rappeler les massacres coloniaux, la décimation de peuples entiers aujourd’hui encore traumatisés par le vidage humain et matériel systématisé par l’ère coloniale et dont le tropisme s’avère durable.

Tortures. Hommes, femmes, enfants écrasés contre des récifs, brûlés vifs, égorgés, étouffés dans des wagons, soufflés au napalm par groupements de villages, indifféremment du Cameroun en Indochine, en passant par l’Algérie. Point de tombes pour les centaines de milliers de morts camerounais calcinés par le feu craché depuis des hélicoptères de la force coloniale. Que veulent donc ces barbares, sinon la liberté que les civilisés portent au sommet de la hiérarchie de leurs valeurs, gravée dans leur devise, écrite dans leurs manuels scolaires, battue et rebattue à longueur de discours politiques...

Liberté ? Il leur en coûtera. Et encore, pour voir la liberté sans la toucher, quelques 200 000 morts à Madagascar ! Et cela ne fait rien si nous leur devons d’avoir survécu aux Nazis, nos frères européens, eux aussi producteurs historiques de l’idéal de liberté. Ils ont pris les balles de nos adversaires pendant que nombre d’entre nous collaboraient, cela ne nous a pas empêché de leur mentir, de les priver de soldes, d’avantages matériels pour lesquels nous avions signé. Qu’importe, si l’on devait accorder une poussière d’or pour un engagement pris avec des Nègres et des Mahométans, les engagements ne seraient-ils pas précocement dépréciés...

Les fosses communes sont pleines à ras les champs. Au passage la colonisation nous a permis de développer une expertise dans la torture, dans l’obtention d’informations, le dépiéçage méthodique, bureaucratique des humains, leur électrocution, le tannage de leurs peaux sensibles. Cela tombe à pic. Quelques généraux sud-américains s’en serviraient volontiers, parlez-nous du Chili entre autres lieux d’assimilation des leçons des spécialistes français en tortures, en soumission des Colonisés. Qui pourra nous contester notre leadership dans les échanges Nord-Sud, les fameux transferts de technologie tortionnaire que nos amis autocrates ont tôt fait de nous reprendre magistralement ?

Et puis l’intérêt de parler de la colonisation au passé est l’abri de choix pour entretenir une permanence des gains associés à cette forme de domination. Hydrocarbures, uranium, café, cacao, phosphates, coton, ... continuent de provenir à vils prix des anciennes colonies. Elles sont tellement anciennes que notre monnaie y est en circulation, comme notre langue, ce qui nous sauvegarde la direction de leurs économies et de leurs programmes éducatifs, scolaires. Les « Accords de défense » permettent à ces pays « indépendants » de renoncer à assurer leurs tâches régaliennes, externalisées à l’ancienne métropole jouissant de droits de préemption sur les marchés publics juteux. Le droit de vie et de morts sur le modèle de la Licorne à l’ivoirienne, sur des civils désarmés manifestant pacifiquement, un demi siècle après la fin officielle de la colonisation ne se porte qu’on ne peut mieux.

Si donc suivant l’intemporel et cinquantenaire Discours sur le colonialisme de Césaire [Présence africaine, 1955] il y a loin de la colonisation à la civilisation, si l’acquis le moins aléatoire de la colonisation est son effet d’Ensauvagement du maître, alors la société contemporaine a des soucis à se faire. Elle qui jamais plus ne sera monochrome, monoculturelle, terre d’unique chrétienté, par les effets en retour de son expansion ultramarine, devra se réinventer un modus vivendi, une élite politique, une intelligentsia, un discours fédérateur réparateur incluant au même indice de dignité toute la communauté citoyenne.

A cette aune, la loi du 23 février a pris l’exact chemin opposé. Au moins indique t-elle par l’absurde la direction seule soutenable pour tous. La reconnaissance et ses conséquences de l’histoire coloniale, ses crimes contre l’humanité, sa démolition de nombreuses civilisations aujourd’hui encore crevant de faim, de misère, de guerres, parce que rendues acéphales par l’élimination systémique des élites colonisées qui avaient entrevu l’autre côté de la raide colline de l’asservissement : Um Nyobé, Lumumba, Farhat Hatched, Ouandié, Cabral, Moumié, Boganda, Olympio, Sankara, Radaoroson, Ben Barka, Outel Bono, Ossendé Afana, Dulcie September...

Note : Le terme de nostalgérie est emprunté au néologisme de Claude Liauzu qui parle « d’un courant révisionniste « nostalgérique » », dans son article une loi contre l’histoire paru dans Le Monde diplomatique d’avril 2005.

*Historiens ayant appelés à l’abrogation la loi : Claude Liauzu, professeur émérite à l’université Denis Diderot-Paris 7 ; Gilbert Meynier, professeur émérite à l’université de Nancy ; Gérard Noiriel, directeur d’études à l’EHESS ; Frédéric Régent, professeur à l’université des Antilles et de Guyane ; Trinh Van Thao, professeur à l’université d’Aix-en-Provence ; Lucette Valensi, directrice d’études à l’EHESS.

Lire absolument : Yves Benot, Massacres coloniaux, La Découverte, 1994 ; Jacques Morel, Calendrier des crimes de la France d’Outre-mer, L’Esprit frappeur, 2001.

Ze Belinga



Article ajouté le 2007-07-01 , consulté 18 fois

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