Léo Strauss: L'idéologie Fasciste des faucons
Introduction
Lorsqu'on examine la philosophie, ou plutôt l'idéologie, qui sous-tend la doctrine impériale du gouvernement américain, on décèle deux courants essentiels. Ce qui frappe d'abord, c'est l'empreinte du fondamentalisme religieux, voir du mysticisme, qui transparaît de tous les discours du président Bush et de son ministre de la Justice, John Ashcroft. C'est ainsi qu'il est question de « croisade du bien contre le mal », le bien étant incarné, bien entendu, par l'Amérique, et le mal par tout pays qui s'oppose à elle. D'autre part, on découvre une école politique « plus subtile », remontant à feu Leo Strauss, qui défend ouvertement l'impérialisme et la « loi du plus fort ».
Professeur de philosophie politique à l'université de Chicago de 1953 à 1973, Strauss a créé toute une génération d'idéologues et de politiciens qui, aujourd'hui, sont infiltrés dans le gouvernement américain et dans le milieu néo-conservateur.
Tom Friedman, un journaliste du New York Times, commente qu'il pourrait citer « le nom de 25 personnes et que, si on les avait envoyées il y a un an et demi sur une île lointaine, il n'y aurait pas eu de guerre en Irak ». Il exagère à peine. Ce petit nid de néo-conservateurs existe bel et bien, et la plupart d'entre eux sont des disciples de Leo Strauss (voir encadré). Tony Papert aborde ici l'approche philosophico-politique de Strauss et de son collaborateur Allan Bloom, tandis que Barbary Boyd s'intéresse à l'alliance entre idéologie fasciste et fondamentalisme chrétien.
Les réseaux straussiens
Dans le domaine des médias, on trouve John Podhoretz, rédacteur du New York Post et ancien éditeur du Weekly Standard, ainsi qu'Irving Kristol, éditeur de longue date de Public Interest, l'organe des néo-conservateurs, et collaborateur de l'American Entreprise Institute. Son fils William est un idéologue des républicains. Citons encore Werner Dannhauser, un protégé personnel de Strauss qui a quitté le monde universitaire pour assurer la rédaction de Commentary, après le départ à la retraite de Norman Podhoretz, ainsi que deux autres membres de la rédaction du Weekly Standard, David Brook et Robert Kagan, le fils d'un professeur straussien de Yale, Donald Kagan. Côté justice, mentionnons le juge de la Cour suprême, Clarence Thomas, et le ministre de la Justice, John Ashcroft. Pour ce qui est du gouvernement, on y trouve Lewis Libby, directeur de cabinet du vice-président Richard Cheney et ancien élève de Wolfowitz à Yale. Après le 11 septembre 2001, insatisfait des renseignements fournis par la CIA et l'intelligence militaire, Abram Shulsky fut nommé à la tête d'une unité de renseignements au sein de la bureaucratie civile du Pentagone, censée produire, sinon inventer, tous les montages dont les faucons avaient besoin pour justifier la guerre contre l'Irak. Straussien convaincu, Shulsky anime encore aujourd'hui des débats sur la pensée du « maître ». Parmi les « penseurs » et stratèges, on compte l'auteur du Choc des civilisations, Samuel Huntington, ainsi que Francis Fukuyama et Allan Bloom, décédé récemment. Tenus plutôt à l'écart du gouvernement pendant la présidence Clinton, les straussiens ne sont cependant pas restés inactifs. En plus de l'élaboration de doctrines militaires, dont celles qui ont cours actuellement, ils ont notamment rédigé un document pour le gouvernement israélien (Clean Break), prévoyant la fin des accords d'Oslo. Plusieurs disciples de Strauss et de Bloom avaient d'ailleurs émigré en Israël où ils militaient contre la paix. L'Institute for Advanced Strategic and Political Studies (IASPS) a été créé à Washington et à Jérusalem en 1984, afin de promouvoir le libre-échange et explicitement, dès 1996, la pensée de Strauss. Début 1997, William Kristol et Robert Kagan, deux « intellectuels dans la tradition de Strauss », ont lancé à Washington, en collaboration avec l'American Entreprise Institute, une organisation intitulée Project for the New American Century, dans le but exprès de promouvoir la présence militaire américaine partout dans le monde, pour y tenir littéralement le rôle de « gendarme du globe », à commencer par l'Irak. Le 3 juin 1997, cette organisation a publié un acte de fondation, appelant à une nouvelle politique étrangère basée sur l'« hégémonie globale bienveillante » des Etats-Unis. Parmi les signataires de cette lettre: Elliot Abrams, William Bennett, Jeb Bush (frère du Président), Dick Cheney, Francis Fukuyama, Lewis Libby, Norman Podhoretz, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz. Et les straussiens ont aussi essaimé en France ! Il y a Pierre Hassner, ancien professeur de l'université de Chicago, qui rédigea les chapitres sur Hegel et Kant de l'ouvrage de Strauss-Cropsey (Hassner collabore avec l'Institut européen des études sur la sécurité), Pierre Manent, qui enseigne au Centre de recherche Raymond Aron, à Paris, et qui est l'un des fondateurs de la revue Commentaire à laquelle il contribue régulièrement. Citons encore Terence Marshall, qui enseigne à l'université de Nanterre. Tous trois sont d'anciens élèves et collaborateurs d'Allan Bloom. |
La série de textes suivants devraient permettre à nos lecteurs de mieux comprendre les enjeux et d'itentifier les faiblesses du régime présentement en place aux Etats-Unis. Nous avons réunis deux textes récents sur Leo Strauss et Carl Schmitt, ainsi qu'un texte plus ancien sur Schmitt et une analyse du projet de loi que s'apprête à soumettre le ministre de la Justice John Ashcroft au Congrès américain.
- Le « Royaume secret » de Léo Strauss
- Strauss, Carl Schmitt et le Troisième Reich
- Carl Schmitt, théoricien de la dictature et de la « gestion de crise »
- Les mesures d'Etat policier de Patriot II
- Université de Californie : les faucons démasqués !
- Les instigateurs de la guerre permanente (nouvel ajout : 20 mai 2003)
- Etats-Unis : les straussiens dans le collimateur (nouvel ajout : 20 mai 2003)
- La « French Connection » : Alexandre Kojève et Leo Strauss (nouvel ajout : 20 mai 2003)
Le « Royaume secret » de Léo Strauss
Il y a une dizaine d'années, un camarade et moi, nous nous étions mis à lire le livre d'Allan Bloom, l'Ame désarmée (The closing of the American Mind) et cela nous plaisait assez. Pourquoi ? Son rejet de la contre-culture nous semblait venir droit du cœur. Il y racontait par exemple comment, en tant que professeur, il amenait ses propres disques pour les faire écouter à ses élèves dans leurs résidences, les incitant à couper un instant le rock pour écouter Mozart avec lui. Bloom dénonçait également avec passion le fait qu'on n'apprenait quasiment plus rien dans les facultés, et j'étais parfaitement d'accord là-dessus. Même si je constatais des divergences notables, je lui accordais le bénéfice du doute, me disant qu'un jour j'allais découvrir que ce n'était que des regrettables malentendus.
Avec mon ami, nous avions donc la ferme intention de l'intéresser aux idées et à la campagne de Lyndon LaRouche. Mais avant, je décidais qu'il fallait que j'en sache un peu plus.
Comme tous ceux qui l'ont lu s'en souviennent, l'Ame désarmée de Bloom vous laisse toujours un arrière-goût particulier, chaque fois qu'on referme le livre. En plein dans l'exposé du sujet, Bloom glisse soudainement des déclarations fortes et inattendues, apparemment hors sujet et sans développement ultérieur. Aussi, précisément pour cette raison, ces remarques vous trottent pendant un bout de temps dans la tête.
Je m'en rappelle deux, en particulier. Bloom écrit que lors du procès de Socrate, certaines personnes souhaitaient le voir acquitté : ces gens n'étaient pas les « gentlemen ». Je n'avais jamais entendu ce mot dans ce contexte, mais Bloom nous laissait là, sans jamais reprendre le fil. Un peu plus loin, il dit que Socrate était accusé de ne pas croire aux dieux de la cité, mais qu'il n'avait jamais contesté cette accusation. Suite à mon embarras face à cette accusation, j'ai fini par trouver le passage dans l'Apologie de Socrate, où Socrate conteste précisément cette accusation. Or ce Bloom passait pour le spécialiste de la Grèce classique et le traducteur réputé de Platon. Où voulait-il en venir ?
Quand j'appris qu'Allan Bloom avait été l'élève du professeur Léo Strauss, à l'université de Chicago, je décidai qu'il me fallait savoir ce que Strauss racontait. La seule chose que je savais de lui me venait d'un ami, dont la mère avait suivi ses cours à la New School de New York, entre 1938 et 1948. Elle était tout émerveillée par sa maîtrise du Grec ancien et sa minutie pour les textes.
Léo Strauss, né en 1899 d'une famille de juifs orthodoxes des environs de Marbourg, en Allemagne, vécut aux Etats-Unis de 1938 jusqu'à sa mort, en 1973. De la bonne douzaine de livres qu'il écrivit, je décidai de lire Socrate et Aristophane, car le sujet me tenait à cœur. Mais tout me semblait sans art et extrêmement lourdaud. Les nuées d'Aristophane sont une pièce fondamentale pour la compréhension des enjeux que soulève Socrate, mais Strauss nous amène illico dans sa traduction de la pièce, une traduction très terre à terre, ornementée de long commentaires sur la mise en scène, qui finissent par parasiter les dialogues.
A l'époque, j'avais un ami qui avait reçu une formation classique et animait une série de conférences-débats sur La République de Platon pour les militants de la campagne de Lyndon LaRouche, lui-même en prison suite à une machination politique comparable à celle ourdie contre Socrate à Athènes. Or cet ami, qui dirigeait ce séminaire, avait reçu sa formation de Stanley Rosen, un adepte de Strauss. J'ai toujours eu le pressentiment que cette série d'exposés sur Platon était fort problématique. Certaines parties, comme celle sur l'histoire d'Athènes, avaient beaucoup d'intérêt, mais d'autres étaient sans fondement. Comme l'affirmation inquiétante selon laquelle Socrate « séduisait » son public. Plus troublante encore était cette espèce de malaise qui pesait sur chaque discussion.
En fin de compte je me rendis à l'évidence qu'à travers Stanley Rosen, Léo Strauss avait transmis l'état d'esprit que lui avait inculqué son professeur, Martin Heidegger. Shadia Dury raconte « que rien n'avait plus impressionné Léo Strauss que la façon dont Heidegger avait décortiqué la "Métaphysique". Il pensait que l'approche d'Heidegger mettait à nu, à merveille, les tendons intellectuels d'un texte, et pour lui, c'était du jamais vu. Heidegger avait la réputation d'exercer un effet hypnotisant sur ses élèves et on l'accusait de se livrer à une sorte de " rudoiement mystique". Son but n'était plus de faire naître une compréhension mais d'initier dans une secte mystique. C'est précisément la raison qu'évoqua Karl Jaspers, dans sa lettre à la commission sur la dénazification, pour plaider contre le retour de Heidegger dans l'enseignement, après la guerre. Il y disait en substance que son enseignement était profondément dépourvu de liberté et que les élèves manquaient de force pour résister à son envoûtement. La jeunesse n'était pas en sécurité avec Heidegger jusqu'à ce qu'elle soit capable de penser par elle-même, et dans ce domaine, Heidegger n'était pas l'idéal. A une échelle plus limitée, on pourrait en dire autant de Strauss. »
Le mouvement larouchiste a aussi des antennes au collège Saint-Jean d'Annapolis, dans le Maryland, dont j'eus le plaisir de rencontrer l'un des professeurs. Brièvement, il m'esquissa les axes des cours. Sur les dialogues de Platon, il m'avoua que le professeur ne se couchait pas la nuit et comptait chaque mot du dialogue afin de montrer à la classe le mot central : par exemple le 25 000ème mot sur 50 000, supposé indiquer l'idée centrale de l'œuvre. J'éclatai : « Ça sonne comme du Strauss ! ». « Oui, répondit-il, Strauss est très influent dans le curriculum classique à Saint-Jean. »
Alors, est-ce un hasard que les livres de Strauss, en particulier les derniers, soient illisibles ? Non, je suis convaincu du contraire. Le but visé est qu'un grand nombre de lecteurs se lassent après n'y avoir trouvé que des choses assez banales, comme le conseil d'être moral, d'avoir un sens patriotique et de vivre dans la crainte de Dieu. Toutefois, quelques « jeunes garçons intelligents » (jamais des « femmes », ni des « gens »), intrigués par les « obiter dicto », ces remarques fragmentaires, presque toujours « hors propos », se demanderont « de quoi parle-t-il maintenant ? Je dois le savoir. » Ils sont alors pris à part et suivent un enseignement en privé, individuellement.
Ce soi-disant savoir secret que Strauss inculqua à Pangle, Bloom, Werner Dannhauser et bien d'autres, y compris le protégé de Bloom, Paul Wolfowitz, n'est en réalité que du Nietzsche pur et dur, seuls les noms étant changés. Le « surhomme » de Nietzsche devient « le philosophe »; chez Strauss.
C'est l'homme rare, capable de supporter la vérité. Cette vérité, c'est qu'il n'y pas de Dieu, que l'univers n'a que faire de l'homme et de l'espèce humaine et que l'entièreté de l'histoire humaine n'est qu'une minuscule poussière insignifiante sur la croûte de l'univers, dont la naissance coïncide quasiment avec la disparition. Il n'existe ni moralité, ni bien ni mal, et toute discussion sur l'au-delà n'est que commérage. D'ailleurs, dans un panégyrique, Strauss disait d'un collègue : « Je pense qu'il est mort comme un philosophe, sans crainte ni espoir. » Mais évidemment, l'immense majorité de la population est si incapable de faire face à la vérité qu'elle appartient quasiment à une autre race. Nietzsche l'appelle « le troupeau » ou encore « les esclaves ». Ils ont besoin d'un Dieu père fouettard, de la crainte d'une punition après la vie, et de la fiction du bien et du mal. Sans ces illusions, ils deviendraient fous et se révolteraient, ce qui empêcherait toute forme d'ordre social. Puisque la nature humaine est ainsi faite et ne changera jamais, selon Strauss, ce sera toujours comme ça.
C'est le surhomme/philosophe qui fournit au troupeau les croyances religieuses, morales et autres, dont il a besoin, mais dont il sait très bien, lui, qu'elles sont erronées. Nietzsche appelait ces surhommes les « prêtres athées », et Strauss affirme que ses mensonges sont des « mensonges nobles ». Ce qui ne veut pas dire qu'ils servent le bien ! Car le bien, la charité et la bienveillance sont méprisés par Nietzsche et Strauss, comme indignes des dieux et des hommes/dieux. En réalité, les « philosophes » n'utilisent ces manigances que pour plier la société à leurs propres intérêts.
Par ailleurs, les philosophes font appel à toutes sortes de gens utiles, y compris les « gentlemen », ce mot qui m'avait frappé auparavant, quand Bloom parlait du procès de Socrate. A la place des savoirs secrets ou « ésotériques », les futures « gentlemen » sont formatés dans les connaissances « exotériques » ou publiques. On les dresse à croire à la religion, à la moralité, au patriotisme et à la chose publique et certains deviennent hauts fonctionnaires. Bien sûr, en plus de ces vertus, ils croient aussi aux philosophes qui leur ont enseigné toutes ces bonnes choses. Ces « gentlemen », qui deviennent des politiques, continueront à écouter à vie les conseils des philosophes. La gouvernance du monde par l'intermédiaire de ces golems implantés dans les gouvernements est ce que Strauss appelle le « Royaume secret » et pour beaucoup de ses élèves, c'est la mission de leur vie.
Bloom passait la plupart de son temps comme une araignée au centre de sa toile, à répondre au téléphone, mettant en communication de multiples correspondants, administrant la carrière et la vie sentimentale de ses acolytes. Pendant la guerre du Golfe, en 1991, il reçut un appel de Wolfowitz sur son portable. Celui-ci l'informait que la Maison Blanche annonceraient le lendemain sa décision de ne pas aller jusqu'à Bagdad. Bloom les traita de couards.
Plus d'un an après le 11 septembre, le « Royaume secret » de Strauss leur semble réalisable, ou peut-être y sommes-nous déjà. Cette perspective a dû émerveiller Nietzsche, dans les derniers jours de son délire.
Tony Papart
Strauss , Carl Schmitt et le Troisième Reich
Il est indispensable de connaître le contexte historique dans lequel se sont développées les idées de Leo Strauss et de son professeur et collaborateur Carl Schmitt. Les néoconservateurs modernes ont reconceptualisé la théorie fasciste de Schmitt afin qu'elle s'intègre bien aux structures de croyance « fondamentalistes chrétiennes », une évolution assez inquiétante de l'administration Bush au sein de laquelle néo-conservateurs et fondamentalistes chrétiens sont légion. Selon le professeur allemand Heinrich Meier, il faut remonter à la source : la collaboration, dans les années 30, entre Strauss et Schmitt sur la théorie d'Etat totalitaire telle qu'elle a été développée par Schmitt.
Les nazis nommèrent Carl Schmitt « juriste principal du Troisième Reich » parce qu'il avait réussi, dès 1919, à dénaturer la Constitution de la République de Weimar. En tant que professeur influent et conseiller juridique des gouvernements successifs de Brüning, Von Papen et Hitler, Schmitt détruisit un système constitutionnel qui avait été fondé sur les idéaux de libéralisme politique et de droits individuels. En effet, considérant ce système impuissant, corrompu et inadéquat pour prendre les mesures requises alors que l'Allemagne sombrait économiquement, il proposa de mettre en place un régime d'exception gouvernant par décret et d'établir momentanément une dictature présidentielle afin de « sauver » la Constitution.
Schmitt admirait beaucoup Mussolini et s'était entretenu avec lui sur le droit romain. Selon Schmitt, le dictateur italien avait imaginé un système parfait fondé sur un Etat autoritaire, l'Eglise, une économie de libre-entreprise et un mythe fort pour stimuler et fasciner la volonté du peuple.
Quand les nazis orchestrèrent l'incendie du Reichstag, le 27 février 1933, aboutissant à la suspension des droits par Hitler et à la mise en place de la dictature, Schmitt fournit le cadre juridique justifiant ces mesures. Selon Schmitt, le pouvoir du Fürher était démocratique car ses ordres pouvaient être adoptés directement par référendum ou plébiscites, plutôt que de perdre du temps avec d'interminables discussions impuissantes et des votes au Parlement. La collaboration de Schmitt avec Hermann Göring et Hans Frank permit d'adapter tout le droit allemand à la théorie nazie et sa collaboration avec Heidegger permit de purger les universités allemandes des juifs et autres éléments « indésirables « . Quand Hitler envahit la Pologne, Schmitt justifia la légalité de la guerre préventive au motif que la sécurité nationale allemande avait besoin d'un Grossraum, une sphère d'influence pour protéger le Reich des hordes bolcheviques envahissantes.
Le droit fasciste de Schmitt est une mixture mêlant le droit Romain aux théories de Donoso Cortes, G.W.F. Hegel et, surtout, de Thomas Hobbes, qui considérait que les vérités universelles n'étaient qu'une illusion et réduisait l'existence de l'homme à la guerre de chacun contre tous. Selon Schmitt et Hobbes, l'homme n'est pas bon de façon inhérente, mais « déchu « et, en conséquence, mauvais et dangereux. Dans une remarque célèbre, Schmitt avait affirmé : « Si l'homme n'était pas mauvais, alors mes idées seraient mauvaises. « En tant qu'étudiant de Schmitt, ainsi qu'après son émigration, Leo Strauss collabora à l'adaptation de Hobbes à l'idéologie nazie. Schmitt fut si impressionné par Strauss qu'il obtint pour lui une bourse de Rockefeller afin de l'envoyer étudier Hobbes en Angleterre. La correspondance de Strauss et Schmitt entre 1932 et 1933 amena Schmitt à revoir de façon significative son propre travail - Le concept du politique.
Guerre de religion et régime d'exception
Heinrich Meier, un professeur associé à la Fondation Siemens en Allemagne, a écrit deux études sur la philosophie de Schmitt et de Strauss qui font autorité parmi la droite straussienne en Allemagne et aux Etats-Unis. Meier est un protégé d'Armin Mohler, l'élève de Schmitt qui joua un rôle clé, autant pour réhabiliter son maître et le remettre en vogue en Allemagne et aux Etats-Unis, que pour promouvoir la « révolution conservatrice ». Avant de s'intéresser à l'étude de Schmitt, certains critiques de Meier pensent que celui-ci aurait « travaillé sur le "biosocialisme", une forme de darwinisme social raciste reposant sur la thèse de l'inégalité naturelle de l'homme ».
Meier explique que la collaboration entre Strauss et Schmitt permit de replacer les idées de ce dernier dans un contexte théologique s'inscrivant parfaitement dans la révélation « chrétienne « et dans un impérialisme basé sur le choc des civilisations, lequel nous entraîne dans une guerre de religions afin de maintenir la vivante présence de Dieu dans la culture humaine.
Au début, Schmitt définit la politique comme une sphère de l'activité humaine, uniquement déterminée par la relation entre ami et adversaire. En s'opposant à la recherche de la paix et du consensus à tout prix, en d'autres termes la démocratie libérale, il écrit qu'un peuple ou Etat ne trouve son identité et sa vitalité qu'en identifiant un ennemi et en se mobilisant contre lui. Il ajoute que la seule souveraineté légitime est celle qui définit la situation exceptionnelle et l'adversaire dans cette situation. La République de Weimar, selon Schmitt, manquait de « leadership charismatique », sans lequel un Etat est un « régime bureaucratique » sans orientation. Ainsi, Schmitt transforme-t-il la « guerre de chacun contre tous » de Hobbes en guerres de groupes ou d'Etats contre d'autres. Il affirme, comme Kissinger depuis le 11 septembre, que l'ordre « westphalien » de l'Europe, avec ses Etats-nations souverains, a été complètement brisé par la Première Guerre mondiale. Schmitt souligne le fait que ce qui détermine la légitimité d'un Etat, c'est la façon dont il réagit face à un « danger concret » et non son objectif moral.
Toutefois, Meier pense que la foi constitue la force directrice cachée de la dichotomie ami-adversaire chez Schmitt, c'est-à-dire l'obéissance du leader vis-à-vis de la révélation divine en déterminant concrètement qui est l'ennemi à un moment donné de l'histoire. Strauss suggère ouvertement à Schmitt de « reconnaître » cette force directrice. C'est dans ce débat que Strauss élaborera son idéologie politique synthétique. Il insiste auprès de Schmitt pour que celui-ci ne considère pas le « politique » comme une sphère d'activité humaine parmi d'autres, comme le font les libéraux, mais plutôt comme l'activité humaine première, bien qu'imprégné d'une puissante hérésie religieuse.
Avec Schmitt, revu et corrigé par Strauss, la foi en Dieu apporte le fondement pour la distinction ami-ennemi qui préserve la suprématie du politique sur les autres sphères de la société. La foi enseigne l'opposition de Dieu et de l'Antéchrist « mais laisse à l'homme une totale latitude d'action en décidant où et sous quels traits apparaît l'Antéchrist et comment s'opposer à lui efficacement ».
A travers la politique libérale de la modernité, explique Strauss, l'Antéchrist a commencé à établir son règne en convaincant les hommes qu'ils « n'ont plus besoin de choisir entre le Christ et l'Antéchrist ». Ainsi, l'Antéchrist est un libéral qui cherche à convaincre les hommes d'abandonner l'opposition entre ami et ennemi, laquelle constitue l'élément vital de la politique et de la religion.
La version straussienne de Schmitt légitimise toutes les guerres de religion. Une fois que cette définition du politique est comprise en tant qu'identité première de toute société, alors les relations au sein de l'Etat peuvent aussi être définies par la notion fondamentale d'inimitié, « l'ennemi intérieur » qui est contre « quoi que ce soit qui est de Dieu ».
Barbara Boyd
Carl Schmitt, théoricien de la dictature
et de la « gestion de crise »
Publié pour la première fois dans le journal Nouvelle Solidarité, le 9 février 2001.
Le principal juriste des nazis, Carl Schmitt, a puisé à différentes sources – dont le droit romain, Thomas Hobbes, Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant – pour concocter une théorie du droit synthétique qui subvertit la Constitution de la République de Weimar et rationalisa le putsch d'Hitler.
En 1929, l'Allemagne est frappée par la dépression. Cette année-là, Carl Schmitt est appelé auprès du gouvernement Brüning, puis de celui de von Papen, à qui il prodigue des conseils sur la façon de mettre en oeuvre une politique d'austérité à coups de décrets d'urgence. Son expertise juridique sur une dictature temporaire ou permanente, reposant sur l'Article 48 de la Constitution de Weimar, fournira la justification légale à la dictature instaurée par Hitler à partir de la déclaration d'urgence et de la suspension des droits fondamentaux, le 28 février 1933, jour de l'incendie du Reichstag.
Schmitt avait toutes les qualifications pour cela. Pendant la Première Guerre mondiale, il avait travaillé pour l'état-major, administrant la loi martiale. Depuis, il était fasciné par les concepts de gestion de crise en vigueur à l'époque : « régime d'exception » et « état d'urgence ». Selon lui, la légitimité de l'Etat est déterminée par son comportement face à un « danger concret » ou à une « situation concrète », plutôt que par son but moral. La propagation de la révolution russe représentait, pour lui, le plus grand péril pour l'Allemagne.
Se plongeant dans l'étude du fascisme italien et de Lénine, Schmitt en ressort fervent adepte de Mussolini, qui avait réussi à unir efficacement l'Eglise, un Etat autoritaire et une économie libérale et à créer un mythe puissant ralliant l'adhésion de la population. En outre, il était convaincu de l'impuissance d'un système fermé de lois positives et de normes démocratiques, face à des mouvements politiques charismatiques et aux mythes irrationnels diffusés par les bolcheviques pour recruter les masses. En présence de soulèvements sociaux, les « normes » démocratiques sont condamnées, d'après Schmitt, précisément parce que ces moments représentent des discontinuités non-linéaires et des moments « non types ».
Depuis la parution de son livre Le romantisme politique, en 1919, suivi chaque année d'autres livres et discours jusqu'à la fin de la République de Weimar en 1933, Schmitt attaque sans relâche cette République et sa Constitution. Ainsi, dans La crise de la démocratie parlementaire et Théologie politique, il qualifie de « romantiques » le libéralisme, la protection des droits individuels et le pluralisme de Weimar. Ces attaques rappellent celles de la révolution conservatrice et des populistes aujourd'hui aux Etats-Unis. La légitimité parlementaire, selon Schmitt, repose sur l'idée qu'une « discussion sans fin » peut déboucher sur la vérité, mais pour lui, le parlement de Weimar a depuis longtemps cessé de représenter le peuple. Schmitt commenta un jour que si on demandait à un social-démocrate de choisir entre « le Christ ou Barabbas », celui-ci ouvrirait des consultations avant de convoquer une commission pour étudier la question. Selon lui, le régime libéral et romantique a remplacé l'objectivité de Dieu par la subjectivité de l'individu, tandis que le clientélisme et les groupes d'intérêt rendent impossible toute action gouvernementale décisive, notamment en cas d'urgence.
Dans le concept du politique et Le dictateur, Schmitt développe sa réponse à la démocratie libérale et au positivisme juridique. L'existence de l'Etat, dit-il, présuppose l'existence du politique et le politique est déterminé avant tout par la relation entre ami et ennemi. Dans quelle autre relation trouve-t-on la légitimité empirique et objective de l'Etat, demande- t-il à à ces concitoyens, dans cette Allemagne dévastée par la guerre, en proie à l'effondrement économique et une crise sociale. Le souverain est avant tout, dit-il, l'individu qui est en mesure de reconnaître une situation d'exception et d'identifier l'ennemi.
L'Article 48
En proposant sa « solution » à la paralysie politique de la République de Weimar, Schmitt se concentre sur l'Article 48 de la Constitution, autorisant le gouvernement provisoire par décret-loi et la suspension pendant un temps limité de tout ou partie des droits fondamentaux, en cas de situation d'urgence (*). S'inspirant du droit romain et de Napoléon III, Schmitt argumente que l'Article 48, qui instaure une dictature temporaire sans pour autant abroger la Constitution, constitue, dans des conditions de crise, la seule façon de gouverner. Cette dictature temporaire ayant pour but de sauver la Constitution existante, la conduite des affaires par le seul Président, en application de l'article 48, n'établit pas une dictature souveraine ou à long terme. Dans sa campagne pour légitimer sa théorie des pouvoirs présidentiels, Schmitt gagna le soutien du social-démocrate Hugo Preuss, l'auteur de la Constitution de Weimar, et de Max Weber, sociologue raciste notoire qui avait défendu l'intégration de l'Article 48 dans la Constitution de Weimar.
Alors que la dépression bat son plein, en 1929, le chancelier Heinrich Brüning demande à Schmitt de conseiller le gouvernement sur le maintien de la Constitution, dans le contexte du régime d'austérité draconienne qu'il compte appliquer en réponse à la crise économique, ce malgré l'opposition d'un parlement divisé. Dans une note adressée le 28 juillet 1930 au gouvernement, Schmitt soutient que l'Article 48 permet au Président, en cas d'urgence économique, d'émettre des décrets-loi, c'est-à-dire de légiférer sans tenir compte du parlement. En conséquence de l'austérité brutale imposée par Brüning, la représentation des nazis au parlement passa de 12 à 104 sièges aux élections du 14 septembre 1930. Brüning doit démissionner, laissant la place à von Papen, un conservateur radical d'intelligence moyenne.
Lorsque von Papen déclare la loi martiale et retire au SPD le gouvernement de la Prusse, Schmitt le défend devant la Cour suprême. Il soutient aussi avec force l'imposition par le gouvernement de mesures d'austérité encore plus brutales, avant tout des baisses de salaires et la réduction des allocations chômage. Dans un discours devant des industriels, en soutien au programme de von Papen, Schmitt développe les deux thèmes d'un « Etat fort » et d'une « économie libérale ». Seul un Etat autoritaire, maintient-il, peut assurer le succès d'une économie de marché pure. Tout en reconnaissant que la gestion de crise n'a pas amélioré la situation économique, il plaide pour l'utilisation de l'Article 48.
Le juriste des nazis
Comme Nouvelle Solidarité l'a documenté dans d'autres articles, Hitler est arrivé au pouvoir grâce au soutien de cercles importants de l'establishment américain et britannique, dont le grand-père de George W. Bush et des intérêts de la banque Morgan. En revanche, si la politique de reprise économique prônée par von Schleicher avait reçu davantage de soutien, on aurait pu éviter les événements funestes qui suivirent. Le 27 février 1933, les nazis, sous la houlette d'Hermann Goering, orchestrent l'incendie du Reichstag. Le lendemain, Hitler suspend les droits fondamentaux et commence à persécuter les communistes, accusés de sabotage, interdisant leur groupe au Parlement ; 4000 communistes (ou prétendus tels) sont aussitôt arrêtés.
Dans les sept semaines suivant la nomination d'Hitler au poste de chancelier, vingt décrets d'urgence sont émis en invoquant l'Article 48 de la Constitution de Weimar. Puis, le 23 mars, par 444 voix contre 94, le Reichstag adopte la « Loi de soulagement de la détresse du peuple et du Reich », les fameux pleins pouvoirs qui permirent à Hitler d'instaurer sa dictature. Cette loi restera en vigueur jusqu'à la fin du Troisième Reich, justifiant entre autres la condamnation des auteurs de l'attentat du 20 juillet 1944 contre le Führer. La loi sur les pleins pouvoirs transforme de fait la dictature temporaire en dictature permanente.
Dans un article paru dans le Deutsche Juristen Zeitung du 25 mars 1933, Schmitt loue dans cette loi une « révolution nationale triomphante », la comparant à la révolution allemande de 1918. Le nouveau gouvernement, d'après lui, serait l'expression de « la volonté politique de la nation qui cherche à mettre fin aux méthodes de l'Etat pluraliste, méthodes destructrices pour l'Etat et la Constitution. »
Pendant qu'il était au service des national-socialistes, Schmitt en référait directement à Hermann Göring et à Hans Frank. En tant que professeur de droit à l'Université de Berlin, il supervise un projet en vue de conformer l'ensemble du droit allemand à la théorie nazie. Il estime que le Reich se compose de trois éléments : l'Etat, le parti et le peuple. L'Etat s'occupe de l'administration, le parti représente la direction politique exécutant la volonté du peuple, et ce dernier, ou société civile, est libre de toute ingérence gouvernementale, protégé par l'ordre politique supérieur. Si les décrets du Führer nécessitent une légitimité démocratique, ils peuvent faire l'objet de référendums.
Carl Schmitt abolit l'homme
En révisant le code criminel, Schmitt affirme que la loi en vigueur renforce l'influence des criminels. Il critique durement la Cour suprême pour ne pas avoir condamné à mort les personnes accusées de l'incendie du Reichstag, du fait que la loi rendant l'incendie criminel passible de la peine capitale n'a été adoptée qu'après la destruction du parlement. Schmitt estime que les juges devraient pouvoir appliquer rétroactivement les lois, afin d'arriver au « bon » résultat, sans s'inquiéter de précédents abstraits ou inutiles. Dénonçant le droit bourgeois, il prétend que le « concept légal de l'homme cache et falsifie les différences entre citoyen du Reich, étranger, Juif, etc. (...) Considérer l'égal comme égal, et avant tout, l'inégal comme inégal, et insister sur les différences entre hommes de différentes races, nations et catégories professionnelles au sens des réalités données par Dieu, tels sont les objectifs des juristes académiques nationaux-socialistes », écrit-il.
Dans la presse des émigrés, où travaillent nombre d'anciens élèves de Schmitt, on commente ces remarques sous le titre : « Carl Schmitt abolit l'homme ».
Arrêté après la guerre pour être jugé au Tribunal de Nuremberg, il est détenu durant dix-huit mois mais jamais jugé. A sa libération, il se retire dans sa ville natale de Plettenburg où il s'efforcera, jusqu'à la fin de sa vie, de rétablir sa réputation en se présentant comme un « académicien victime des événements », un « théoricien » qui ne soutenait Hitler la brute que parce qu'il n'y avait pas d'autre choix.
Barbara Boyd
* S'il est normal que toute Constitution ait des dispositifs en situation d'urgence, l'article 48 prévoyait, contrairement à l'article 16 de la Constitution de la République française par exemple, que le Président puisse prendre des mesures exceptionnelles sans accord préalable du Parlement, et « à l'aide des forces armées ».
Les mesures d'Etat policier de Patriot II
Publié pour la première fois dans le journal Nouvelle Solidarité, le 7 mars 2003.
Alors que l'Amérique s'apprête à entrer en guerre contre l'Irak et d'autres nations souveraines pour y « instaurer la démocratie », le département de la Justice américain s'empresse de supprimer des acquis démocratiques et des libertés individuelles aux Etats-Unis mêmes.
Sous prétexte de « guerre au terrorisme », le ministre américain de la Justice, John Ashcroft, bafoue la Constitution américaine et abolit certains droits civiques. Après plus d'un an de ratissages dans les milieux arabes et musulmans aux Etats-Unis, assortis d'arrestations, de poursuites et d'expulsions secrètes, le ministère de la Justice a élaboré en catimini une suite à la loi adoptée au lendemain du 11 septembre 2001 (« Patriot Act ») qui donnerait au gouvernement fédéral des pouvoirs dignes d'un Etat policier.
Pour nos lecteurs, cette dérive n'est pas surprenante. Dès janvier 2001, Lyndon LaRouche s'opposait, dans un témoignage écrit à la Commission judiciaire du Sénat, à la nomination de John Ashcroft, parce qu'il prévoyait que, dans des conditions de crise grave, ce dernier aurait recours à des mesures similaires aux décrets d'urgence émis dans l'Allemagne nazie de 1933.
En tant que ministre de la Justice, et avec la connivence de Donald Rumsfeld à la Défense, il a déjà autorisé la « détention militaire » de terroristes présumés, afin de les priver des sauvegardes prévues par le système civil de justice.
Le nouveau projet de loi, baptisé Patriot II, éliminerait nombre des protections traditionnelles accordées aux citoyens américains et aux immigrants légaux. Il permettrait notamment au ministère de la Justice d'ouvrir, sans autorisation de la Cour, une instruction secrète contre un terroriste présumé, de le mettre en détention et de le condamner.
Il est également clair que les dispositions de la nouvelle loi ne s'appliqueraient pas aux seuls terroristes présumés. Le texte est si général que même des protestations politiques ordinaires, dégénérant en actes de violence (même s'ils sont le fait d'agents provocateurs), pourraient être considérées comme des actes « terroristes », et même des contributions innocentes à une association à but non lucratif pourraient être considérées comme un « acte de soutien » au terrorisme.
Une copie de ce projet de loi « Patriot II » est parvenue au Center for Public Integrity de Washington, qui l'a divulguée. Sinon, on croit savoir qu'Ashcroft voulait attendre que la guerre contre l'Irak soit lancée ou que se produise un attentat terroriste d'envergure avant de le dévoiler, tout comme la loi « Patriot I » n'avait été rendue publique qu'après les attentats du 11 septembre.
Les dispositions du projet
Voici quelques-unes des dispositions du projet de loi :
Le gouvernement obtiendra plus facilement l'autorisation de recourir à la surveillance électronique et de mener des enquêtes secrètes dans des cas de « terrorisme » présumé. Actuellement, le ministre de la Justice peut autoriser le recours à des « écoutes téléphoniques » ou à des perquisitions sans autorisation de la Cour, dans les quinze jours suivant une déclaration de guerre de la part du Congrès. La nouvelle loi prévoit ce même délai de quinze jours après l'autorisation par le Congrès de l'utilisation de la force ou la déclaration d'un état d'urgence par le gouvernement. Signalons que ces deux conditions ont été remplies après le 11 septembre.
Actuellement, pour obtenir un mandat de surveillance ou de perquisition dans le cadre du FISA, le gouvernement n'a aucunement besoin que le suspect soit soupçonné de crime, mais seulement d'être un agent d'une organisation ou d'une « puissance » étrangères. Dans la nouvelle version, la définition de « puissance étrangère » peut inclure des individus non affiliés, n'agissant pas pour le compte d'un gouvernement étranger ou d'une organisation internationale.
Même une activité purement interne pourrait être l'objet d'une surveillance et d'une investigation secrètes au nom de la protection de la « sécurité nationale ». Ainsi des « activités conspiratrices menaçant les intérêts de la sécurité nationale » pourraient être sujettes à surveillance. Cette catégorie est si vaste et si vague qu'elle pourrait viser une activité politique normale d'opposition.
En outre, l'accès, pour le gouvernement, à certaines informations confidentielles personnelles - numéros de téléphone appelés, e-mails envoyés et reçus, sites internet visités - est si élargi qu'il n'est même pas besoin de soupçonner la personne en question d'un quelconque lien avec le terrorisme.
La nouvelle loi supprimerait certaines garanties traditionnelles touchant à la liberté individuelle, autoriserait des atteintes à la vie privée et couvrirait du sceau du secret certaines procédures légales. Les restrictions sur l'arrestation et la détention secrètes seraient assouplies, tandis que la confidentialité du casier judiciaire serait moins protégée. Signalons que depuis septembre 2001, on estime qu'environ 2000 personnes ont été détenues au secret, dont très peu étaient accusées d'un délit lié au terrorisme. La nouvelle loi prévoit aussi une période indéfinie de détention préventive, sauf si la personne peut démontrer pourquoi cette détention est injuste, ce qui est particulièrement difficile pour quelqu'un qui se trouve emprisonné et privé d'avocat.
En vertu de la nouvelle loi, la police américaine pourrait obtenir des mandats de perquisition sur simple demande d'un gouvernement étranger, même s'il n'existe pas de traité avec ce pays, comme c'est le cas actuellement. De même pour l'extradition où, là aussi, il n'y aurait plus besoin de traité en bonne et due forme avec le pays demandeur.
Les déportations sommaires, même d'immigrés légaux, sans aucun procès, seraient autorisées au motif de « protection de la sécurité nationale », notion bien vague !
Enfin, tout citoyen américain pourrait se voir retirer sa nationalité et être expatrié, si le parquet « présume » que, de par sa conduite, il accorde un soutien matériel à une organisation qualifiée de terroriste par le gouvernement - même si cette personne pensait, en toute bonne foi, soutenir une activité légitime.
Edward Spannaus
Université de Californie
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Les instigateurs de la guerre permanente :
histoire et architectes de la nouvelle doctrine américaine de guerre préemptive
La guerre contre l'Irak et l'occupation anglo-américaine du pays est l'œuvre d'un groupe relativement restreint d'individus qui y travaillent depuis plus de douze ans. Nombre d'entre eux sont des disciples du philosophe fasciste Leo Strauss.
Le dimanche 16 mars 2003, le vice-président américain Dick Cheney a accordé une interview d'une heure à Tom Russert pour son émission Meet the Press, sur NBC, au cours de laquelle il a clairement laissé entendre que, quoi qu'il fasse, Saddam Hussein n'empêcherait pas les Américains d'envahir l'Irak. A plusieurs reprises, il fit référence aux attaques du 11 septembre 2001, les qualifiant de « tournant historique » ayant justifié, pour la première fois, une guerre préventive unilatérale de la part des Etats-Unis.
En réalité, il y a une douzaine d'années déjà que ce même Cheney a épousé l'idée de guerre préventive - pas spécifiquement contre Saddam Hussein, mais contre toute nation ou groupe de nations osant défier la puissance militaire globale des Etats-Unis dans l'ère post-soviétique. Sur la question de la guerre préventive, Cheney a donc menti. Mais ce n'est que le sommet de l'iceberg.
En fait, la prestation du vice-Président américain était presque entièrement bâtie sur de la désinformation, en partie déjà discréditée.
Il prétendit notamment que Saddam Hussein travaillait activement à l'acquisition d'armes nucléaires, alors que quelques jours auparavant, l'inspecteur en désarmement de l'ONU, Hans Blix, avait déclaré devant le Conseil de sécurité que ces accusations reposaient sur des documents falsifiés. Dans le numéro du 31 mars du New Yorker, le journaliste d'investigation Seymour Hersh exposait en détail comment les enquêteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) avaient établi, en quelques heures, que les prétendus communiqués du gouvernement nigérien confirmant la vente de 500 tonnes d'oxyde d'uranium à Bagdad, étaient des faux grossiers, rédigés sur un entête officiel périmé depuis longtemps. Selon Hersh, les faux avaient été transmis à l'administration Bush par le service de renseignement britannique MI6 et auraient été fabriqués soit par ce dernier, soit par le Mossad, ou encore par des cercles de l'opposition irakienne, associés au Congrès national irakien (CNI) d'Ahmed Chalabi.
Le vice-président américain a également émis l'accusation, déjà totalement discréditée, selon laquelle Saddam Hussein entretenait des liens « de longue date » avec Al-Qaïda et serait sur le point de fournir aux terroristes des armes de destruction massive - biologiques, chimiques, et avec le temps, nucléaires. Pourtant, il savait pertinemment que le parti de la guerre - notamment l'ancien directeur de la CIA, James Woolsey - n'avaient trouvé, en dépit de leurs efforts acharnés, aucun élément de preuve crédible de tels liens, encore moins avant le 11 septembre 2001.
Quant à la guerre qui sera lancée quelques jours plus tard, Cheney prétendit qu'elle ne serait qu'« une simple balade » et que les Américains seraient accueillis à bras ouverts. Il alla jusqu'à prévoir que l'action militaire américaine pour renverser Saddam Hussein stabiliserait le Moyen-Orient. Citant à témoin Bernard Lewis, l'auteur du scénario d'« arc de crise » et de « carte islamique », Cheney déclara qu'une réponse ferme et forte des Etats-Unis aux menaces contre eux « contribuerait beaucoup, franchement, à calmer les choses dans cette partie du monde ».
Quelque 80 heures après l'apparition du vice-président à NBC, les Etats-Unis lancèrent contre l'Irak une guerre non provoquée et non nécessaire.
Le mensonge des straussiens
Les propos arrogants de Dick Cheney à « Meet the Press » et sa déclaration de guerre à l'Irak constituent le point culminant (provisoire) d'une campagne vieille de douze ans, destinée à redessiner la carte du Proche-Orient et du golfe Persique au moyen d'une guerre permanente et d'une mainmise sur les matières premières.
Plus encore, ils confirment le putsch politique opéré à Washington et préparé de longue date par un petit groupe de fanatiques néoconservateurs, dans le but politique de transformer les Etats-Unis, république constitutionnelle défendant l'intérêt général et une communauté de principes entre Etats-nations souverains, en une imitation moderne de l'empire romain, se livrant à des aventures impériales sanglantes à l'étranger et à une répression brutale sur le plan intérieur.
Ce n'est pas un hasard si la plupart de ces néoconservateurs sont des disciples de Leo Strauss, un philosophe fasciste d'origine allemande (1899-1973). Bien que juif, celui-ci, qui avait été actif au sein des cercles de Vladimir Jabotinsky, dans l'Allemagne des années 20, soutenait les idées du philosophe existentialiste Martin Heidegger, un admirateur de Nietzsche, et du juriste nazi Carl Schmitt, qui fournit les bases juridiques du putsch instaurant la dictature d'Hitler, en mars 1933, peu après l'incendie du Reichstag. C'est Schmitt qui, en 1934, obtint personnellement de la Rockefeller Foundation une bourse permettant à Leo Strauss de quitter l'Allemagne afin d'étudier à Londres et à Paris, puis aux Etats-Unis où il devint professeur à la New School for Social Research de New York et, par la suite, à l'université de Chicago.
Dans l'Allemagne des années 20 et 30, certains juifs qui adhéraient à l'idéologie nazie (tels Leo Strauss, ainsi que différents nietzschéens de gauche de l'Ecole de Francfort, dont Theodor Adorno, Max Horkheimer, Leo Lowenthal, Herbert Marcuse, etc.) voyaient cependant leur carrière bloquée par l'anti-sémitisme d'Hitler. Ils décidèrent donc, pour la plupart, de quitter l'Allemagne afin de poursuivre ailleurs leurs objectifs fascistes « universels », notamment aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.
Pour Leo Strauss et ses disciples, le « mensonge noble » - la désinformation - est crucial pour atteindre et conserver le pouvoir politique, qu'ils considèrent comme leur but ultime. Pour eux, il n'existe pas de principes universels, de loi naturelle, de vertu, d'agapê ni de notion de l'homme créé à l'image de Dieu.
Article ajouté le 2007-06-17 , consulté 20 fois
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